INTERVIEW : JULIEN RICHARD-THOMSON

Publié le 19 Décembre 2012

INTERVIEW : JULIEN RICHARD-THOMSON

Réalisateur culte pour certains, réalisateur maudit pour d'autres, Julien Richard-Thomson (aussi connu sous le nom de Richard J. Thomson) est sûrement les deux à la fois. Personnage haut en couleur, passionné de cinéma de genre, touche à tout talentueux, bourreau de travail, JRT est un personnage à part dans le paysage cinématographique. Entretien avec un réalisateur qu'on aimerait voir au premier plan afin de donner un bon coup de pied dans le cinéma français.

Pour les incultes qui ne sauraient pas qui vous êtes, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis un réalisateur et producteur français, j’ai eu un parcours assez atypique du fait de mon amour pour le cinema fantastique et ma façon de produire des films en marge du système officiel. Je suis l’un des premiers à avoir produit en France des films destinés au marché video (DTV). Mes films ont été tournés avec de très petits budgets, grace à la revue Mad Movies et son fondateur, mon ami Jean-Pierre Putters. Mon film le plus connu date de 1995, TIME DEMON car c’est le seul à avoir été diffusé en télévision. A l’époque, je réalisais surtout des parodies de films d’horreur ou d’action, des hommages à la série B et Z. Il y a eu aussi Jurassic Trash, Roboflash Warrior, que j’ai fait sans pretention, pour me faire une “carte de visite” et prouver que j’étais capable de boucler des longs-métrages amusants en peu de temps et peu d’argent.

On peut lire, par-ci par là, que vous aviez eu 1/20 à un examen d'écriture de scénario mais que, pourtant, vous étiez fier de ce scénario. Déjà, est-ce vrai ou est-ce une légende?

C’est vrai, il s’agissait du concours d’entrée à la Femis. Cela peut en surprendre certains, mais j’étais trés bien noté par mes profs de cinéma. Après ma prépa Ciné-Sup, à Nantes, j’ai tenté le concours de la Femis qui était trés sélectif et en plusieurs étapes. Tout s’est bien déroulé jusqu’au jour des épreuves finales qui comportait un scénario à écrire sur un thème imposé: “une rencontre dans une laverie”. Je suis parti dans une histoire surréaliste, avec l’eau qui montait et menaçait de noyer les protagonistes, j’en étais plutôt content…et je me suis récolté la note éliminatoire de 1/20. J’étais stupéfait et déçu, mais par la suite je n’ai pas regretté de ne pas avoir rejoint cette école. Je n’aurais pas vraiment été à ma place.

Pensez-vous que cette note est due au classicisme du système scolaire et de ses enseignants?

Je ne me suis jamais expliqué cette note, mais en effet j’ai dû tomber sur un correcteur un peu rigide qui ne m’a pas pardonné cette incursion dans un registre fantastique et absurde. Cela démontre en effet l’absence d’ouverture d’esprit de cette école, je ne sais pas si les choses ont un peu évolué depuis… Cela dit, j’ai fini par me retrouver en Maîtrise de Cinéma en fac, avec Eric Rohmer comme professeur, alors!... J’avoue que je n’étais pas trés assidu à ses cours, je préférais me consacrer à mes premiers longs-métrages à cette époque.

Qu'est ce qui vous a donné l'envie de faire des films de genre ? Quels sont les films et les réalisateurs qui vous ont inspiré ?

J’ai toujours fait des films de genre, le premier à l’âge de neuf ans en Super 8. Il s’appelait Santorama et parlait d’un fantôme en cape et chapeau melon ! Mes parents et mon frère jouaient les rôles principaux. Une quarantaine d’autres courts-métrages ont suivi, souvent des histoires de vampires ou de spectres. Tout mon argent de poche était englouti dans les tournages, d’autant qu’à l’époque la pellicule coûtait cher! A cette période, les films qui m’ont inspiré furent “Nosferatu” de Murnau, “Le Bal des Vampires” de Polanski par exemple…et “Fright Night” au rayon des series B ! Plus tard j’ai découvert le cinema américain (mon préféré), les oeuvres de John Carpenter, George Roméro, Brian de Palma, Martin Scorsese, Paul Verhoeven et bien sûr Steven Spielberg… “Brazil” m’avait impressionné, de même que les Monty Pithon. En dehors du fantastique j’ai toujours apprécié la comédie: je raffole des films des frères Coen que j’ai découvert vers l’âge de vingt ans. Certains films français aussi m’ont inspiré: je suis fan des films de Bertrand Blier (gamin, j’adorais déjà “Buffet Froid”) mais aussi des comédies plus grand public, j’aimais les films avec Pierre Richard pour leur côté parfois absurde. Plus tard, j’ai découvert David Cronenberg ou David Lynch, qui sont aussi des references absolues. Je pourrais citer pas mal d’oeuvres trés différentes car je suis assez éclectique dans mes gouts: j’apprécie autant “Paris, Texas” de Wenders que “True Romance “ de Tony Scott, qu’un bon Tarantino ou qu’un film de SF comme “Blade Runner”, le spectre est large !

Vous aviez arrêté la réalisation de long métrages pendant de longues années, aujourd’hui, plusieurs projets sont annoncés : Bloody Flowers, Hekatombe, Paris Maléfique… Où en êtes vous ?

Après Time Demon 2, ne parvenant pas à faire financer des projets plus ambitieux, j’ai mis entre parenthèses ma passion pour le cinema pour me consacrer à la presse écrite et la télévision. J’ai fondé une petite agence de presse, produit et réalisé des reportages pour la télé, du documentaire… Dans les années 2000 j’ai fait un peu de publicité, j’ai aussi participé à l’aventure des premières web-TV.

Puis en 2008 j’ai tourné “Bloody Flowers” un thriller horrifique, car la mise en scène me manquait. Le tournage ne s’est pas trés bien passé, trop rapide, trop fauché et beaucoup de galères… Le résultat ne me satisfait pas entièrement, par certains aspects il évoque davantage Jean Rollin que Brian De Palma auquel je voulais rendre hommage.

Ensuite en 2010 j’ai écrit et produit “Eject”, une parodie de “Rec” dont j’ai confié la réalisation à Jean-Marc Vincent (“Lady Blood”) Une experience intéressante mais un peu frustrante dans la mesure où Jean-Marc a fait de nombreux choix qui n’auraient pas été les miens, mais je lui avais donné carte blanche, c’était ça le deal. Par ailleurs Jean-Marc est un mec en or, un vrai amoureux de cinoche. “Eject” va sortir en dvd en février 2013.

Quant à “Hékatombe “ et “Paris Maléfique” je vous annonce hélas que ces projets sont en stand-by. Pour le premier, je n’ai pas réussi à réunir les fonds nécessaires (pourtant un budget modeste). Pour le second, différentes raisons m’ont poussé à interrompre la pré-production de ce film à sketches, notamment le fait qu’un projet concurrent (“Grand Guignol” produit par mes amis de Métaluna) assez ressemblant a vu le jour récemment, avec des têtes d’affiches comme Gaspard Noé, Pascal Laugier, Xavier Gens… Et puis je ne voulais pas me retrouver en concurrence avec Jean-Pierre Putters (ndlr: patron de Metaluna), aller frapper aux mêmes portes, fatalement cela aurait fini par nuire à nos relations amicales.

Le financement de HEKATOMBE n’a pas été au bout sur Ulule. Pourquoi n'a-t-il pas atteint le montant du financement nécessaire ?

Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ai pas obtenu d’argent sur Ulule, d’autant que j’avais un casting alléchant, je pense que ce système est surtout destiné aux courts-métrages. Je demandais 9000 euros ce qui peut paraitre grotesque pour un long-métrage ( mais je disposais d’autres sources de financement) cela a sûrement décrédibilisé le projet. Mon problème est que quand je demande trop peu d’argent je ne suis pas crédible, quand j’en demande davantage on me trouve trop gourmand, surtout pour du fantastique sur lequel personne ne veut miser un euro.

INTERVIEW : JULIEN RICHARD-THOMSON

Où en est l’affaire « Bloody Flowers » ? Le film est-il toujours bloqué ?

Hélas oui, pour des raisons juridiques. L’actrice principale avec qui nous sommes en litige a manoeuvré de façon à empêcher la sortie du film en dvd chez Emylia. Elle a même été jusqu’à prétendre que le film avait été tourné à son insu, ce qui fait mourir de rire tous les observateurs de l’affaire! J’ai engagé des avocats specialisés reputés qui travaillent sur le dossier, nous sommes plutôt confiants sur l’issue des procédures, mais le mal est fait. J’ai perdu pas mal de temps et d’argent sur ce film qui restera mon film “maudit”.

Pourquoi, après les « Time Demon », ne pas avoir continué à travailler avec Jean-Pierre Putters (qui a fondé Métaluna et produit “Theatre Bizarre”), à travers “Grand Guignol” par exemple…?

Jean Pierre est une personne attachante et brillante que j’estime beaucoup, j’avais très envie de continuer à produire des films avec lui. Pourquoi ne pas avoir continué ensemble? Je crois qu’il faut lui demander… nous avions il y a longtemps le projet de nous associer, d’ailleurs. Il y a quelques années nous avons failli adapter ses “Craignos Monsters” pour la télé, mais nous avons été lâchés en rase campagne par nos coproducteurs. Je ne désespère pas retravailler un jour avec lui. Il faut dire que Jean-Pierre a inventé un proverbe, qui n’est pas dénué d’un certain fondement je le reconnais : “Lorsque le Créateur décide de créer une nouvelle plaie d’Egypte , il la teste d’abord sur Richard J.Thomson”. Il estime que j’ai toujours été assez malchanceux dans ma carrière, peut-être a-t-il eu peur d’être poursuivi par la poisse à force de rester à mes côtés ! J’aurais bien aimé être associé à Grand Guignol, mais Metaluna ne m’a rien proposé jusqu’à ce jour…

Pouvez-vous nous parler de "Very Very Sexy Snuff Movie" ?

C’est un dvd qui sort en décembre aux USA et Canada, un film à sketches gore et sexy: en réalité j’ai assemblé divers moyens et courts –métrages que j’avais tournés dans les années 2000, pour en faire un film façon “Creepshow”. On y retrouve notamment ma parodie de télé-réalité “24 Hours Alive” avec l’immense Christophe Lemaire en serial-killer des bois…

INTERVIEW : JULIEN RICHARD-THOMSON

Vous êtes connu pour ne pas avoir de subventions extérieures. D’après vous, pourquoi n’obtenez-vous pas d’aide de la part du CNC ou d’un autre organisme ? Le milieu du cinéma est-il un cercle aussi fermé que ce que l’on peut entendre ?

Le milieu du cinema est un microcosme, une sorte d’aristocratie. La plupart des cineastes ou acteurs sont des “fils de” ou “filles de”, même si cela ne se sait pas toujours, ce qui du reste ne signifie pas qu’ils n’ont pas de talent. Ceux qui “percent” sans soutien ni piston, sont des exceptions. Moi personne n’a jamais cru bon de me “donner ma chance”, je n’avais aucun réseau et je n’ai pas fait les bonnes rencontres. Par ailleurs le fait de produire des films à tout petits budgets a été une erreur: loin de séduire les producteurs et investisseurs (qui auraient pu se dire “que serait-il capable de faire avec un budget normal?”) cela m’a attiré leur incompréhension, leur méfiance et parfois leur mépris. Enfin, je me suis obstiné à écrire des scripts de films fantastiques, des series B au début, puis des films plus sombres et personnels, alors que notre pays n’en produit presque pas ! Le CNC refuse catégoriquement de soutenir des films qui pourraient évoquer de près ou de loin le cinema américain. Je dois avouer que j’ai commis à peu près toutes les erreurs à ne pas faire ! J’ai cru que je pourrai, à force d’efforts, imposer mon univers alors que j’aurais mieux fait de “rentrer dans le rang” dès le départ, je serais probablement un cinéaste “installé” aujourd’hui… Je dois dire que seule Canal Plus m’encourage à persister et accorde de l’importance à ce que j’écris, même si plusieurs projets n’ont pas aboutis ces dernières années, mais j’ai bon espoir pour le prochain projet en écriture.

Malgré le fait que vous autoproduisez vos films, vous avez tout de même une "fan base" conséquente, vous êtes régulièrement cité sur les forums de films fantastiques, est-ce que cela vous touche et vous pousse à continuer à faire des films ?

Bien sûr, lorsque des gens s’intéressent à vos travaux c’est motivant. Le seul soucis est que dans mon cas, les gens ne connaissent de moi que mes films de jeunesse, Time Demon ou Jurassic Trash, que je ne renie pas mais qui sont éloignés de mes envies actuelles. Avec Time Demon je considère que j’ai déployé environ 5% de ma capacité créatrice. Je tournais ces films pour m’entrainer à faire des longs-métrages, il s’agissait de simples amuses-bouches! En fin de compte, personne ne peut savoir s‘il aime ou non mes films puique ces derniers n’ont encore jamais été tournés. Un peu comme si on jugeait Spielberg sur son premier téléfilm et son épisode de Columbo, tournés avant Duel. Je suis donc trés frustré de ne pas encore avoir pu filmer les histoires qui me passionnent. Parfois j’ai l’impression de vivre un cauchemar dans un monde parallèle, avec une carrière virtuelle, ce sentiment est formidablement perturbant.

Si vous aviez un budget de blockbuster, quel film feriez-vous ? quel serait votre projet fantasme ?

Etant quelqu’un de plutôt réaliste, avec les pieds sur terre (ce qui peut sembler paradoxal pour un amateur de fantastique) je ne m’imagine pas être aux commandes d’une superproduction, car cela ne risque pas d’arriver dans les dix prochaines années. D’ailleurs, cela ne m’intéresse pas vraiment, les blockbusters, très franchement. Pour répondre à la question, en me creusant la tête, je dirais quand même que je pourrais me laisser tenter par un film historique, par exemple un film sur la croisade des Albigeois. Je suis un passionné d’Histoire française et américaine. Mais je me méfie de la pression générée par de trop gros budgets, j’aime bien avoir un certain contrôle sur mon projet, j’aurais du mal à me plier aux exigences d’ un studio comme cela se pratique à Hollywood par exemple. Voilà pourquoi avec 100 millions je préfèrerais réaliser dix films à dix millions!

En revanche mes projets fantasmes sont nombreux, car je dirais que tous les films que j’écris sont mes fantasmes! J’aimerais les tourner tous! Je serais si heureux de concrétiser mes derniers scénarios qui n’ont pas trouvé de financement, comme “Cargo Vaudou”, “Crash Test”, “Surpuissant”, “Hékatombe” et bien d’autres…D’autant que je suis convaincu de leur potentiel, artistique et commercial!

INTERVIEW : JULIEN RICHARD-THOMSON

Quel regard portez-vous sur le cinéma de genre français et mondial ? Quel pays vous semble le plus inspiré pour ce genre de films ?

Mon cinema préféré est celui d’Outre-Atlantique, ce sont des gens comme Ferrara, De Palma, Scorsese, Cronenberg qui me font vibrer! Bien sur il existe d’autres cinématographies passionnantes, je pense à l’Italie, à l’Espagne avec le renouveau de leur cinéma fantastique… En France il y a des tentatives, pas toujours concluantes. J’aime assez la démarche de Pascal Laugier même si je n’ai pas totalement adhéré à Martyrs (j’ai beaucoup aimé The Secret en revanche), dans un style tout autre j’aime bien les bizarreries branchouilles de Quentin Dupieux… Bref il y a quelques réalisateurs talentueux mais souvent les films sont mal produits, la faute aussi aux institutions qui ne jouent pas le jeu. Après c’est la spirale infernale: les films sont sous-financés, ils ne sont pas trés bons, le public les boude, donc personne ne veut financer les suivants et ainsi de suite… Mais les créateurs sont aussi en partie responsables, il y a par exemple un vrai problème d’écriture dans les films de genre en France. Et parfois aussi, un problème d’interprétation, des castings insipides. Or pas de grand film sans grands acteurs! Je n’imagine pas “Casino” sans De Niro, “Scarface” sans Pacino, ou “Tenue de Soirée”’ sans Depardieu et Michel Blanc. Pour nos films de genre il nous manque quand même un Dennis Hopper, un Jack Nicholson, une Sigourney Weaver (c’est aussi aux réalisateurs de les repérer)…

J’ai également une théorie qui pourrait expliquer en partie la réticence du public français pour les films fantastiques hexagonaux, au delà des problèmes de qualité: lorsqu’un spectateur achète un ticket de cinéma pour voir un film de genre, il espère souvent y trouver un certain dépaysement. Du coup, une intrigue se déroulant à Ménilmontant ou pire, à Limoges, peut ne pas lui procurer sa dose de grand frisson. Comment croire qu’un fantôme sévit dans le grenier d’un pavillon de Fontenay-aux-Roses, alors que dans le Nebraska c’est bien plus excitant! Comment se passionner pour les déboires d’un groupe de jeunes poursuivis par une famille de cannibales à Mortagne-au-Perche? Au Texas, ça a quand même plus de gueule!....

Il faut être sacrément doué pour faire jaillir l’extraordinaire au détour d’un paysage quotidien, créer la magie au coeur de notre réalité de tous les jours. C’est un vrai défi! Pour ma part certaines régions m’inspirent plus que d’autres, je rêve de tourner un film maléfique et violent dans le Luberon, la ville de Marseille m’inspire aussi énormément…

Merci beaucoup pour cette interview.

Rédigé par Gib

Publié dans #Interview

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