Publié le 14 Juin 2021

Interviewé pour Horreur.com, je diffuse cet entretien fleuve avec le réalisateur Rodolphe Bonnet sur mon blog, avec l'autorisation du site et du réalisateur. C'est donc parti pour une plongée en profondeur dans les entrailles de "French Blood", la saga 100% française de films à sketches horrifiques ! 

Rodolphe Bonnet

Rodolphe Bonnet

1/Bonjour Rodolphe, pour commencer peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?

Par où commencer ? J’ai 44 ans. Je suis fan de films d’horreur depuis tout petit. Tout le monde y compris mes parents trouve ça bizarre ou inquiétant mais comme je suis bon élève personne n’a rien dit jusqu’à la fin de ma scolarité ! Au début, je fais ça avec mon grand frère, il a sept ans de plus que moi donc à défaut d’arriver à lui piquer la télécommande, je suis bien obligé de regarder ce qu’il regarde… Et puis à douze ans je fais une rencontre déterminante… Christophe Brunet qui deviendra mon meilleur ami et avec qui je partage cette même passion de geek… Comme on connaît déjà bien nos classiques, on passe notre temps à louer en vidéoclub les pires films d’horreur possibles et inimaginables… A tel point qu’on se faisait des marathons… 15 à 16 daubes par weekend ! C’est avec lui que j’ai passé mes « meilleurs moments de films d’horreur », il me manque, je lui ai dédicacé le premier French Blood. 

J’entre dans la vie active en 2000 en tant qu’ingénieur en maintenance nucléaire. Je voyage dans toute la France. En 2004, j’arrête les déplacements, j’ai 26 ans et du jour au lendemain, sans réfléchir, je m’achète une caméra semi professionnelle et un PC de montage - le numérique s’étant déjà un peu démocratisé – et j’apprends à m’en servir. Durant l’été, j’appelle des potes et on tourne un long-métrage qui s’appelle « Ne te retourne pas ». Comme tous les débutants, j’ai l’impression d’avoir accouché d’un chef d’œuvre alors que le film est objectivement nul à chier. Mais on s’est bien marrés en le faisant ! Ça m’a excité et calmé à la fois ! Je revois alors mes ambitions à la baisse en me jurant de ne pas refaire de long métrage tant que je n’aurais pas pondu avant un court métrage potable.

Je fais alors plusieurs petits films d’horreur, dont des parodies de vendredi 13 avec Christophe, puis aussi des comédies à la con, avec mon chien… Mon kif à l’époque c’est d’être sélectionné dans les festivals pour aller y passer des week-ends à mater des films et rencontrer des gens, amateurs ou pros, comme Laurent Gonel ou David Scherer que j’ai rencontrés à Gérardmer. Ensuite, j’ai eu envie de faire des trucs un peu plus sérieux techniquement. Pour ça, il fallait trouver des producteurs, monter des dossiers à présenter à la Région, au CNC, et pour convaincre tous ces gens, tu commences du coup à retravailler ton scénario, à l’édulcorer, tu t’autocensures toi-même sans t’en rendre compte ou sans te l’avouer, tu enlèves une scène de nichons par-ci, une décapitation par-là, histoire de rentrer un peu plus dans le moule...

En 2007, j’en ai eu marre d’arriver à rien en me prostituant intellectuellement alors je me suis dit que j’allais faire un dernier court-métrage avant de tirer ma révérence pour de bon. Du coup, j’ai fait un film bien bourrin bien violent et bien sadique qui s’appelle « Roches Rouges » (un survival qui est devenu le troisième sketch de « French Blood 1») et je me suis jamais autant éclaté à faire un film. Tout le monde avait moins de trente ans, on faisait ce qu’on voulait sans s’imposer de règles, pas de censure, pas de « ça se fait pas », et le film a si bien marché en festival et ça m’a tellement fait du bien que j’ai décidé de m’ « accrocher au cinéma »… Je me suis donc mis naturellement à travailler sur la version longue de ce court-métrage. Ça aussi c’est un truc de débutant… Quand tu crois que ça buzze pour toi, que ton film « cartonne », que tout le monde l’a vu, tu penses que les portes vont s’ouvrir en grand devant toi et que tout le monde va te contacter alors que dans l’absolu tout le monde s’en fout de ton film… Et de toi par la même occasion… Donc plutôt que de me faire harakiri dans l’indifférence générale,  je change mon fusil d’épaule et je me dis :  arrête ton délire de version longue de « Roches Rouges », fais plutôt un film à sketches (en plus t’adores ça) en incluant « Roches Rouges » dedans ! D’une part car t’en es fier et d’autre part parce qu’il est déjà tourné donc t’as déjà 26 minutes de films gratos ! Du coup, il me manquait des sketches et une histoire principale. J’ai écrit à peu près 37 versions d’un long métrage à sketches qui s’appelait « Histoires de Sang » et qui comportait deux autres sketches que j’ai tournés par la suite…  « La page manquante » (un whodunit qui est devenu le deuxième sketch de « French Blood 1 »), et enfin « Zombie nightmare of the dead » (une parodie de Scream et des films Z de zombies qui est devenu le premier sketch de « French Blood 1 »). Une semaine avant de de tourner les liants d’« Histoires de sang » je me prends la tête pour des conneries avec une personne ou deux, j’annule le tournage et mon projet de long métrage sombre dans les abymes… Et moi avec…

En parallèle de toute cette débâcle, je parle avec des amis réalisateurs… On se dit que c’est dommage de se démener comme des diables chacun de son côté, sans arriver à faire des longs métrages. C’est ce constat-là, associé à toutes ces années d’errance, qui m’a donné l’idée de monter un collectif pour essayer de faire ensemble des longs métrages à partir de nos courts métrages ! C’est précisément en 2012, qu’est née l’idée de « French Blood ». Je crée le collectif et contacte plein de réals jusqu’en 2015… Et puis on tourne pendant l’été les intermèdes qui seront intégrés dans les trois premiers « French Blood » … Ca y est, on est une franchise !

INTERVIEW - RODOLPHE BONNET pour FRENCH BLOOD

2/ Quelles ont été les difficultés pour créer cette franchise ?

Le pognon. Quand t’as du pognon, tu fais ce que tu veux ! Quand tu veux !

Mis à part ça, j’ai appelé sans doute la moitié des réalisateurs de court-métrages de genre en France. Au départ, tout le monde trouve ton idée super géniale, trop puissante, t’es un Dieu vivant, puis au fur et à mesure, chacun veut avoir son mot à dire sur le projet, le scénario, les films... Alors que pour moi, le principe même de faire partie d’un film à sketches revient à accepter que ton sketch puisse être dans le même film qu’un autre sketch que t’aimes pas… C’est ça qui compte et ça marche d’ailleurs aussi pour le spectateur… Si le mec, il sait pas qu’il va voir un film à sketches, s’il en a pas vu avant, au-delà même de la qualité technique ou artistique, il va trouver ton film tout pourri… C’est d’ailleurs l’avantage et l’inconvénient des films à sketches : le film dans sa globalité ne sera jamais un chef d’œuvre, c’est (souvent) pas les mêmes réals, les mêmes acteurs, les mêmes formats de tournage, les mêmes budgets, mais dans le tas tu trouves toujours avec un peu de chance au moins un sketch ou deux qui (pour toi, parce que c’est subjectif) sort du lot et évite à ton film d’être une bouse infâme. En tout cas c’est comme ça que je raisonne en tant que spectateur et je peux te dire que j’en ai bouffé des films à sketches ! Donc, au final, sur tous les réalisateurs et réalisatrices que je contacte, il y a ceux qui rigolent car ils n’y croient pas… Ceux qui acceptent, mais sous réserve de lire le scénario, de voir les films, parce qu’ils ont une carrière « tu comprends ? » sur le point de décoller et ils ne veulent pas se compromettre avec des œuvres impures ou mineures… Et puis y’a ceux qui disent « banco » sans se poser de questions... Des mecs qui te font confiance juste parce qu’ils trouvent que ton projet est cool…  C’est vers ces réalisateurs que je suis allé… On savait avant même de tourner les intermèdes qu’on allait se faire défoncer par les critiques et les spectateurs alors c’est important d’être entre réalisateurs/réalisatrices qui n’ont pas de problèmes avec ça ni de fierté mal placée.

Le postulat de départ des « French Blood » était de se différencier des films comme « V/H/S » ou « ABC’s of death » en essayant d’intégrer un liant narratif original qui unirait des court-métrages déjà réalisés ou en cours de montage, tout en développant un thème pour chaque film… La folie pour le premier « French Blood », la maternité et l’enfance pour le 2ème, le cinéma de genre comme reflet de la société pour le 3ème, etc. L’écriture, la préproduction, le tournage, la postproduction… Tout ça a pris du temps, d’autant plus qu’un réalisateur s’est rétracté au moment de signer alors que les montages des trois films étaient terminés ! (Voilà au passage ce qui peut arriver quand tu travailles à la confiance !) Pas de bol en plus, il avait un sketch dans le 2 et dans le 3… Du coup, il me manquait 2 sketches à intégrer dans les long-métrages. Donc, il a fallu que je trouve d’autres réalisateurs pour que leurs segments puissent s’intégrer dans les thématiques des « French Blood ». Et pour simplifier le schmilblick, c’est un projet bien complexe avec un imbroglio de co-productions, de droits, de visas, etc. Et puis, il a fallu faire la musique, l’étalonnage, le mixage son, les copies DCP, tout ça au fur et à mesure de la disponibilité des gens, des studios, de la thune… Bref un sacré bordel, ça m’a bien pris la tête, au sens propre comme au sens figuré… Et surtout beaucoup de temps… 5 ans pour les trois premiers « French Blood » !

 

3/ Y’aura-t-il des autres films « French Blood » car la saga ne semble pas être terminée à la fin du troisième volet ?

Quand on regarde les « French Blood », il y a un petit « rituel » à la fin des génériques : la bande annonce du film suivant (c’est un truc que j’avais trouvé absolument ultime à la fin de « Retour vers le Futur 2 » !). Du coup, comme pour l’instant chaque film porte le nom d’un des cinq méchants (Mr PIG, Mr RABBIT, Mr FROG, Mr SHEEP et Mr WOLF) et qu’il y a la BA du film 4 à la fin du 3, tout le monde pense qu’il y en aura cinq. C’est le but qu’on se fixe mais mon rêve le plus fou serait d’en faire 10 !  Il y a déjà des scènes des intermèdes tournées pour le 4 et le 5 , on a déjà des sketches pour les 4, 5, 6 et 7. On cherche encore des réalisateurs et/ou des courts métrages pour la suite donc si jamais il y a des personnes partantes parmi celles et ceux qui lisent cette interview, qu’elles n’hésitent pas à me contacter ! Finalement le truc fun ou très con c’est que…  Personne nous connaît, personne nous attend, on n’a pas de thunes pour le faire, aucune boite de production saine d’esprit (à part Contrepoint Production) se lancerait à perte dans une franchise dont le sous-genre abordé (à savoir le film à sketches) n’attire déjà pas les foules, mais on le fait quand même parce qu’on aime ça et qu’on est des déglinguos ! 

En me projetant dans une décennie ou deux, je visualise le jeune geek que j’étais, tomber par hasard sur la franchise finie pour de bon et je me plais à imaginer qu’il comprendra le concept et l’histoire des « French Blood ». Quand il y a des suites, les producteurs et réalisateurs vendent chaque film comme s’il était indépendant du précédent et que donc il n’y a pas besoin de l’avoir vu… C’est hypocrite en tant que réalisateur et personnellement en tant que spectateur je trouve ça con d’aller voir une suite si je suis convaincu de ne pas comprendre ou apprendre des trucs qui étaient déjà là dans le film d’avant… Je devrais sans doute pas dire ça mais… Même si chaque opus de « French Blood » aborde, avec un début et une fin, l’histoire d’un bourreau différent, la franchise est construite en puzzle, avec des flash-back et des flash-forward dans tous les sens… Si le spectateur n’a pas l’intention (peut être sadomasochiste) de regarder à terme tous les « French Blood », il ne va rien comprendre à la mythologie centrale de la franchise…

 

4/ Comment les films sont arrivés sur la plate-forme « Shadowz » ?

Avec « Shadowz », c’est un peu comme « Liaison fatale » mais sans le sexe. Nos films ne sont pas des créations  « Shadowz » comme on peut voir des créations originales « Netflix » ou « Amazon »… Non, ce serait trop cool… Surtout pour nous… On avait besoin de visibilité. Quand on était en train de terminer une postproduction interminable, on a vu que la plateforme se montait, alors on les a contactés. Et on s’est bien entendu. J’adore leur démarche. Au départ sur le papier ça semble voué à l’échec (comme les French Blood), mais on s’est dit (tout comme en se lançant dans « French Blood ») que « qui ne tente rien n’a rien ». On a eu un vrai feeling avec « Shadowz », ils avaient l’air cool, on s’est fait des bisous-bisous et on leur a donné l’exclusivité de nos films. Economiquement pour nous, c’est naze (même si pas grand-chose c’est toujours mieux que rien du tout et on ne va pas cracher pas dans la soupe), le plus important c’était de soutenir leur projet à notre façon et surtout que des gens voient les trois « French Blood », ce qui en période de pandémie était déjà inespéré. Donc les films sont visibles sur cette plateforme… Et bien entendu aussi on peut récupérer les French Blood sur tous les sites de téléchargements illégaux car nous avons aussi, nous autres les productions indépendantes sans le sou, le privilège de se faire pirater au même titre que les grosses majors américaines… Quel pied de se retrouver entre un De Palma et un Uwe Boll sur les sites frauduleux pourvoyeurs de pornographie et jeux d’argent… Enfin, plutôt que d’en pleurer, on en rigole ouvertement dans « French Blood 3 »… Qui est une réflexion sur le cinéma de genre en général, et le cinéma de genre français en particulier !

INTERVIEW - RODOLPHE BONNET pour FRENCH BLOOD

5/ Tu sembles avoir des fidèles compagnons de route, peux-tu me parler d’eux ?

Il y en a beaucoup, je risque d’en oublier et donc de me faire lyncher ! Le plus ancien, Emmanuel Bonami qui est mon « acteur fétiche »… Il joue d’ailleurs au passage « mon rôle » dans « French Blood 3 / Mr Frog » :  un artiste indépendant pervers et narcissique qui est convaincu d’être un bon réalisateur de films. Avec Emmanuel, on s’est rencontrés en 2005 à l’occasion d’un film qui s’appelle « Je sais qui tu es ». Il revenait d’Angleterre et il a été adorable en plus d’être au top. Je l’ai fait jouer ensuite dans « Libre échange ? », puis dans « Roches rouges » puis dans « La page manquante » et puis dans « French Blood ». Faire des films c’est tout bizarre… Tu sympathises à mort pendant un an ou deux avec un acteur ou un technicien, puis tu le perds de vue pendant trois ou quatre ans, mais si jamais tu dois le rappeler pour un apéro ou un film tu sais d’entrée de jeu qu’il sera partant ! Je ne peux pas envisager de faire un film sans lui. Tout comme avec « mon » directeur photo Thomas Walser, « mon » acolyte et producteur Cédric Bellut, « mon » musicien Stéphane Lam, « mon Tom Savini » à moi aka David Scherer… Ahhh, David, il me fait marrer ! Il me coûte à chaque fois une fortune en coca-cola mais il est trop cool ! On peut discuter des heures sur les effets spéciaux ou les films en général, c’est génial, même s’il fait une fixette indécente sur le cinéma italien, les Argento, Déodato, Romero, Fulci et tout ça ! 

D’une manière générale et comme je ne rentre pas dans le système de production standard, il se crée quelque chose de fort chaque fois avec toutes celles et ceux qui me rejoignent sur un tournage et je crois pouvoir les considérer presque comme « des amis » dans la mesure où je ne suis pas en capacité de les rémunérer à leur juste valeur. Les acteurs, les techniciens, même si on se brouille avant, pendant ou après, j’aime à penser que chaque personne qui a travaillé avec moi a aimé le faire… Même si… Comme dans la vraie vie… On se perd de vue.

 

6/ Où as-tu tourné les films ?

La quasi intégralité des intermèdes des trois premiers « French Blood » a été tourné chez moi. Les scènes en extérieur, la piscine, la cave, le garage, le patio, la cabane, le salon, la cuisine, la salle de bains, les combles, la cheminée, tout y est passé à part les chiottes ! La seule scène qui n’a pas été faite chez moi, c’est la scène dans la voiture dans « French Blood 2 / Mr Rabbit » qu’on a fait dans la rue devant chez moi ! C’est le système D quand t’as pas de thune. Pour les sketches, «Roches Rouges» a été tourné à huit kilomètres de chez moi. « La page manquante » à dix kilomètres. « Zombie nightmare of the dead » a été tourné dans la maison où j’habitais avant.

Quand j’écris, je laisse libre-court à mon imagination… Mais après, je travaille uniquement par soustraction, pour réduire les décors, les acteurs, les temps de tournage. Je suis mon propre producteur (dans le sens où c’est moi qui aligne l’argent) alors je dois faire attention. Je recycle à mort tout ce qui est possible. Les quatre et cinquième opus devraient encore être tournés en partie chez moi. Le six devrait avoir lieu dans un cabinet vétérinaire à 12 kilomètres de chez moi. Dans un premier temps, c’est le hasard de la vie et des rencontres qui te donnent les idées qui, dans un second temps, t’offrent des opportunités de décors. Par exemple, c’est en visitant l’ancienne pharmacie d’un EHPAD lors de la journée du patrimoine historique que j’ai visualisé le « sanctuaire » de l’un des personnages principaux de  « La page manquante ». Après il faut savoir faire preuve de conviction et laisser penser que t’es assuré pour persuader les proprios de te laisser débarquer à trente dans un endroit  accessible au public une seule fois par an et qui le reste du temps est fermé à clefs et surveillé comme Fort Knox ! Avantage pour toi, ça a de la gueule et t’as l’impression d’avoir dépensé une fortune en décor, chaque babiole présente dans la pièce valant une fortune… Inconvénient, ça peut te coûter cher au final, genre six-cent euros si tu fais la connerie de t’asseoir sur un siège Louis 16 !

 

7/ Il y a pas mal de court-métrages français de genre, mais c’est plus difficile pour accéder au long et garder sa patte en tant que réalisateur. As-tu un avis sur les raisons de cela ?

Non.

Plus sérieusement, tout le monde se plaint tout le temps que c’est dur de faire des films (de genre) en France… Dur de faire un court… Compliqué de faire un long et encore plus difficile de faire son deuxième long… Je suis parfois atterré de voir les films de genre qu’on arrive à faire avec 2 millions d’euros… Mes films, et par extension les « French Blood » se font défoncer par pléthore de critiques ou spectateurs mais ils ne coutent pas un seul centime d’euro au contribuable et à date je n’ai jamais touché un seul penny pour faire un film… Donc je pourrai en toute logique et légitimité me cataloguer dans la catégorie des réalisateurs qui se plaignent de ne pas arriver à gagner leur vie ou de pas avoir d’argent pour faire leur film mais je le fais pas…

Le cinéma est et reste une passion qui me coûte un bras mais à chaque fois c’est un bras que je peux me permettre d’amputer financièrement… Puis après je passe aux jambes… Je tourne au mieux une fois tous les cinq ans, dès que j’ai pu accumuler le minimum requis pour une semaine de tournage… C’est peu, c’est frustrant, mais au moins je tourne ce que j’ai écrit sans avoir à faire dans l’institutionnel ou la publicité. C’est ce qui me permet donc de ne pas me plier aux desiderata des autres et donc de garder « ma patte » de réalisateur (même si financièrement je suis un homme tronc).  

INTERVIEW - RODOLPHE BONNET pour FRENCH BLOOD

8/ Il y a des personnages complètement barrés dans les French Blood, comme ce photographe mystérieux qui prend des clichés de cadavres en n’arrêtant pas de faire coin-coin !

Pour l’anecdote, c’est « mon » vrai photographe de plateau, Fabrice Lang ! L’histoire remonte à plus quinze ans lors du dérushage de « Libre Echange ? » court métrage pour lequel j’ai travaillé avec lui pour la première fois. On entendait « coin-coin » en fond sonore sur un plan sur deux ! On ne comprenait pas d’où ça venait ni pourquoi, on se demandait qui était le blaireau qui faisait « coin-coin » ! On s’est rendu compte que c’était notre photographe de plateau. Alors, je l’ai appelé et il m’a dit « désolé mec, j’ai un toc, j’essaie de me soigner, mais je fais coin-coin » ! Après au bout de plusieurs années, il s’est soigné, mais dans les « French Blood », en plus de faire les photos de plateau, je lui ai donné le rôle du photographe canard et je lui ai demandé de refaire « coin-coin » ! Il m’a dit : « t’es vraiment un enfoiré, Je fais plus de coin-coin depuis trois ans et tu veux me faire rechuter ? ». Après évidemment, c’est pas juste une « private joke » entre nous… On comprendra plus tard dans la franchise pourquoi le photographe est comme ça et pour qui il travaille… Il y a plein d’autres persos destroys dans les films… A commencer par l’héroïne du film, la femme au masque, incarnée par Leslie Carles. Je pense franchement que c’est le personnage le plus barge de la franchise… Elle bute ses bourreaux toute nue en portant son masque… Pareil, le spectateur distant et indifférent qui attend juste les sketches va (se) dire que c’est gratuit et que le réal fout ses actrices à poil pour se rincer l’œil sur le tournage et satisfaire son public alors que le spectateur attentif et intéressé par les intermèdes et qui aura vu l’intégralité des films comprendra la logique du mode opératoire atypique de la femme au masque lors de ses rituels de vengeance.

C’est aussi ça qui me fait kiffer à mort… Demander des trucs improbables aux acteurs et même aux techniciens… C’est entre autres aussi je crois pourquoi les gens aiment bien venir sur mes films… Ils vivent des trucs qu’ils n’ont pas l’occasion de voir ou faire ailleurs… Tu as beau imaginer les scènes les plus dingues quand t’écris, il se passe quelque chose d’encore plus fou sur le plateau… Une alchimie divine… Et là tu comprends au dernier moment comment tu dois faire ce foutu plan pour lequel t’as pourtant réfléchi des semaines durant avant… Les scènes les plus décalées des intermèdes des « French Blood » ont été improvisées sur le tournage… Le dégueulasse Mr Pig qui gémit comme un porc en violant l’héroïne, le cuisinier russe mafieux Mr Sheep qui danse une polka avant de faire une césarienne, la femme à la cicatrice qui jouit en se scarifiant… D’ailleurs, encore une anecdote, ce personnage n’était pas prévu au départ. Morgane Housset m’a contacté car elle avait appris que je faisais un film et elle voulait absolument en être. Je l’ai donc prise (sans mauvais jeu de mots) et elle m’a tellement motivé et donné des idées qu’elle apparait à la fin du premier, au début du deux, au début du trois et j’ai trop envie d’en dire plus sur elle, sur sa démence… Très clairement la relation entre la femme au masque et la femme aux cicatrices va prendre de l’ampleur de film en film… La femme chien va aussi avoir un rôle majeur à jouer… Accessoirement je vais quand même essayer de proposer un personnage masculin qui soit pas un salaud !

 

9/ D’après ce que tu m’as dit plus haut, tu ne sembles pas chaud pour faire une campagne de financement participatif ?

J’aime pas réclamer ni demander de l’argent aux gens. Je fais des films parce que je peux me le permettre. Après, je comprends l’idée, ça t’aide financièrement, ça te permet de jauger avant de le faire si des gens s’intéressent à ton projet et ça peut même faire plaisir aux donateurs d’apparaître au générique ou de recevoir des goodies… Mais après faut pas se foutre non plus de la gueule des gens… Quand des mecs ont un ou deux millions pour faire un film et qu’ils demandent 50 ou 100 000 de plus sur les sites de financement participatif pour « parfaire » les SFX, défrayer les stagiaires ou payer indirectement leur alcool je trouve ça honteux.  Après, je devrais pas le dire non plus, puisque le spectateur se fout à juste titre de savoir si ton film coute cinq millions ou cinq cent mille euros, mais le budget d’un « French Blood », sketches y compris, se situe entre 25 et 50 000 euros. Donc difficile de faire des miracles même avec 5 ou 10 000 euros de plus récoltés sur ulule ou kisskissbankbank. Après ne me fais pas dire ce que j’ai pas dit… Si un producteur désespéré ou inconscient lit cet article et tient absolument à me payer pour faire son film ou produire mon prochain, je signe !

 

10/ Si on cumule l’intégralité des intermèdes des trois premiers « French Blood », on a un long-métrage. Pourquoi ne pas avoir fait un film basé sur cette histoire de vengeance plutôt que des films à sketches ?

Je t’ai déjà un peu répondu en te parlant de comment je voulais passer de « Roches Rouges » à un projet de long métrage. J’aurais pu réussir en étant un seul réalisateur à faire un long, mais j’ai tellement échangé avec d’autres réalisateurs et on a tous tellement les mêmes frustrations, les mêmes envies, les mêmes attentes que je voulais qu’on avance tous ensemble dans la même direction. On a tous chacun plusieurs longs métrages dans nos manches... On y croit tous. On rêve tous secrètement d’être le prochain Pascal Laugier ou le prochain Alexandre Aja, mais ça n’arrivera pas. Fort de ce postulat, j’ai donc préféré unir nos forces (et aussi parfois malheureusement aussi nos faiblesses) … Essayer de faire un truc à plusieurs qui soit cool et dont on puisse être fiers (déjà de l’avoir fait) …  Un truc qui pourrait même plaire à quelques-uns… Ca nous suffit.  

 

11/ Parlons des sketches de « French Blood » du coup… Comment tu les choisis ? Tu as une ligne éditoriale ?

Non. Il y a juste quatre conditions à remplir : que le film puisse être « catalogué » film de genre, qu’il me plaise, qu’il fasse moins de trente minutes et il faut aussi qu’il y ait un « feeling » avec le réalisateur… J’ai déjà refusé des films de réalisateurs que j’apprécie beaucoup parce qu’honnêtement je n’aimais pas leur film ou alors il me semblait qu’ils détonneraient par rapport à l’ensemble. Après, au contraire, j’essaye d’aller vers tous les genres et tous les styles… On a du huis clos, thriller, survival, slasher, torture porn, film de zombies, de fantômes, de monstres, de guerre, rape and revange, hooded horror, whodunit, post-apo, etc.

INTERVIEW - RODOLPHE BONNET pour FRENCH BLOOD

12/ Quel est ton sketch préféré ?

Tu tiens vraiment à mettre le brin dans le collectif ! Déjà je suis obligé, et c’est vrai, de te redire que je les aime tous vu que ça fait partie des critères de sélection ! Après évidemment il y en a que j’affectionne plus que d’autres mais c’est super subjectif… J’ai posé la même question aux autres membres, histoire de voir si un sketch sortait du lot… Et bein non !  C’est ça qu’est bien avec les films à sketches ! Un sketch va plaire à un spectateur et pas à l’autre… C’est comme ça et c’est très bien. En ce qui me concerne j’aime énormément BLOCK 66 de Patrice Gablin dans French Blood 2… Ça parle de tortures et d’expériences scientifiques sur des enfants dans un camp de concentration nazi et au final je trouve qu’il se dégage du film une vraie poésie, c’est assez déstabilisant… Et je kiffe aussi ONLY GOD KNOWS de Fabien Carrabin dans French Blood 3… C’est fait avec deux bouts de ficelles mais les acteurs sont bluffants et j’adore la façon de filmer de Fabien, ses gros plans, ses mouvements de caméra, on sent les influences du mec mais on voit surtout que c’est beau et qu’il se fait plaisir et donc nous avec… J’ai été à deux doigts de faire un film avec lui d’ailleurs. Après, vraiment, je le redis, je les aime tous…  Même les miens !

 

13/ Depuis la sortie sur Shadowz, as-tu essayé de contacter des réalisateurs renommés pour leur montrer votre travail ?

Non. Pour quoi faire ? Je suis pas certain d’ailleurs qu’il y ait un « cercle intime » du cinéma de genre en France ou que les réalisateurs renommés soient tous potes entre eux et se disent mutuellement que le film de l’autre est une tuerie. Sans doute se croisent-ils de temps à autres dans les festivals… Alors oui ça me ferait kiffer de boire une bière ou deux avec eux, mais je n’ai pas besoin de leur reconnaissance ou de leur aide pour faire ce qu’on fait. Au fond de moi, je suis même persuadé, à plus basse échelle, que nombre de réalisateurs se réjouissent de voir leurs pairs se planter ou ne pas arriver à faire un long métrage qu’eux-mêmes n’arrivent pas à faire non plus… Ca les rassure… En ce qui me concerne je suis déjà dans un collectif de réalisateurs, c’est sûr qu’on n’est peut-être pas aussi célèbres que celles et ceux qu’on connaît tous mais on se serre les coudes, on s’aide mutuellement, y compris pour des projets qui n’ont rien avoir avec French Blood et ça c’est plutôt cool.    

 

14/ Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Je suis un fan absolu de toutes les grandes franchises du cinéma de genre, que ce soit les classiques comme Vendredi 13, Halloween, Freddy, Chucky, Alien, Hurlement, Massacre à la tronçonneuse ou les gogoleries du genre Ghoulies, Critters, Leprechaun j’en passe et des meilleurs (enfin façon de parler… Et d’ailleurs au passage je serais ravi que les French Blood deviennent une gogolerie de cet acabit ! ) Quand j’étais étudiant en mathématiques supérieures et spéciales, je ne faisais que bosser. Mon seul plaisir c’était de regarder un film d’horreur chaque soir. J’ai écrit des articles et des classeurs entiers sur ces franchises. Sur la saga « Vendredi 13 », j’avais détaillé le nombre exact de personnes que Jason avait tuées, son mode opératoire, les armes qu’il utilise. Sur Halloween, pareil. Freddy, idem.

J’ai également un penchant pour les masques et ça se voit dans « French Blood ». Rien que dans le premier, six personnages en portent ! Les gens pensent que les tueurs mettent un masque pour se cacher, mais en réalité le masque dévoile qui tu es vraiment. Quand tu regardes les « French Blood », tu comprends presque instinctivement ce que vont faire les personnages avant même qu’ils bougent, rien qu’en regardant leur masque. On avait d’ailleurs beaucoup discuté avec David Scherer sur la symbolique des masques, en particulier celui de l’héroïne.  

 

15/ Peux-tu me parler de Contrepoint Production ?

En 2004, l’institut du court-métrage Rhone-Alpes naît et je les contacte (déjà) avec le scénario de « La page manquante ». C’est là que je rencontre Cédric Bellut, mon acolyte et partenaire, qui par la suite fonde Contrepoint Production avec Guillaume Dorson et Jean-Marc Laire, boite de prod à laquelle je me suis associé en tant qu’actionnaire en 2010. Ils font pas mal de documentaires et de courts métrages. Pour moi qui n’ai « que deux » associations (le collectif French Blood et Gerbilles productions), cette structure permet au collectif de contractualiser quand il y a besoin, comme avec Shadowz. Ça a aussi été long pour comprendre comment on allait réussir à légaliser « French Blood » par rapport aux visas d’exploitation des court-métrages. Si Cédric n’était pas là, je ne serais plus là. Tu peux pas être réalisateur et survivre à tout ça, tout seul, tout le temps. Il te faut un mec fiable avec qui tu t’entends bien pour te sortir de la galère et continuer à faire vivre tes films quand il t’arrive de sombrer dans un gouffre sans fond. C’est mon Grégory Levasseur à moi !

 

16/ Un dernier mot à ajouter ?

Juste redire qu’on est un collectif français de réalisateurs français. C’est ce qui fait la spécificité de cette franchise qui porte d’ailleurs le nom du collectif. Notre but c’est de (se) faire plaisir tout en essayant de construire méthodiquement et humblement une franchise de films de genre à sketches. Si c’est moi le chef de meute, j’aime à rappeler qu’on est un groupe et je me permets donc en conclusion de citer tous les membres du Collectif FRENCH BLOOD en les remerciant et en remerciant également à travers eux les équipes techniques et artistiques de tous les sketches…

Par ordre d’apparition dans les French Blood : Patrice Gablin, Steven Pravong, Jean-Christophe Savelli, Ludovic De Gaillande, Fabien Carrabin, Guillaume Fournat, Fabio Soares, Mathieu Buffler, Aurélien Antezac, Gregoire Pascual-Martin, JP Bouix, Morgan Le Gallic, Gabriel Kaluszynski, Stéphane Kot et Honorine Poisson !       

On est toujours à la recherche de sang (français) neuf !!! A bon entendeur…

Merci Rodolphe pour cette interview !

Voir les commentaires

Rédigé par Gib

Publié dans #Interview