INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

Publié le 13 Mars 2013

INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

Pour fêter la sortie DVD de son nouveau film "Eject", une comédie horrifique et parodique du film "Rec" avec Pascal Sellem et Rani Bheemuck (entre autres), Jean-Marc Vincent revient sur ce tournage épique et sur sa collaboration avec le mythique producteur Julien Richard Thomson.

Et comme on n'allait pas le laisser partir si vite, le réalisateur nous parle aussi de sa vision de l'évolution du cinéma de genre, des critiques cinéma, de ses premiers films avec Thierry Fremont, Tom Novembre, Bruno Solo et ... Jean-Pierre Coffe ainsi que de ses futurs projets. Le tout avec franchise et humour. Elle est pas belle la vie?

1/ Bonjour Jean-Marc, pouvez-vous nous dire quelques mots pour vous présenter et introduire cette interview ?

Bonjour. Je m'appelle Jean-Marc Vincent. Je suis né au siècle dernier entre les plaines de Picardie et les sommets de la chaîne du Mont Blanc, l'année où le gros Demis Roussos chantait Rain and tears avec ses "Enfants d'Aphrodite". J'étais prédisposé à faire carrière dans l'équitation, jusqu'à ce qu'un accident assez grave ne ruine mes ambitions équestres. J'ai alors opté pour ma seconde passion, le cinéma, et je m'y suis lancé dès le bac en poche. Tour à tour dans la presse cinéma (magazine Starfix de 87 à 91), puis dans le jeu vidéo (où j'ai réalisé Urban Runner, le tout premier jeu 100¨% en vidéo), c'est en 1999 que je réalise mon premier court : NOEL ET LES GARCONS, une comédie avec Jean-Pierre Coffe en Père Noël revanchard face à Bruno Solo, Tom Novembre et Benoit Gourley. Un film de moins d'un quart d'heure qui a eu un chouette succès à chacune de ses diffusions sur Canal Plus.
Ensuite j'ai fait WOLFPACK, avec Thierry Frémont et Richard Sammel combattant des lycanthropes dans une base en ex Yougoslavie (gros succés chez les anglo-saxons avec ce film) et puis FAUX DEPART, un polar noir avec Bruno Solo et Elef Zack, qui a été sélectionné en 2006 au Festival du Film Policier de Cognac.
3 courts explorant trois genres différents. Ce qui va, par la suite, être un peu ma marque de fabrique : explorer des univers différents, mais à chaque fois en y apportant certaines de mes préoccupations de base (la notion d'individu face au groupe, l'irruption de l'élément fantastique dans la normalité, etc...). Ensuite j'ai réalisé LADY BLOOD (sorti en 2009) et EJECT (sorti il y a quelques jours en DVD !)


2/ Vos œuvres sont tournés vers l’horreur et plus généralement vers le genre, d’où vous vient cette passion pour ce cinéma ? Quels réalisateurs vous ont inspiré ?
Je pense que tout film est un film de genre en soi. Mais si l'on devait rester dans les genres qui nous intéressent, oui, bien entendu, parce que j'ai grandi avec Mad Movies, Starfix et l'Ecran Fantastique, je suis naturellement prédisposé à m'intéresser au ciné d'action, d'aventure, fantastique ou SF.
Les réals qui m'inspirent le plus aujourd'hui sont : Jean-Pierre Melville, Don Siegel, Sam Peckinpah, John Ford, Clint Eastwood, et donc naturellement John Carpenter, James Cameron, John Mc Tiernan et Michael Mann. Mais la liste est beaucoup plus longue. Julien Duvivier, Marcel Carné, François Truffaut, Steven Spielberg, Joe dante ou Gérard Oury ont autant d'importance que Kim Jee-woon, Neil Marshall, Xavier Gens ou Paul Verhoeven. C'est terrible cette question, car je suis certain d'en oublier plein !


3/ Comment vous êtes vous retrouvé sur le projet « Lady blood » ?
Je n'ai pas envie de parler de Lady Blood. Ce film appartient au passé, et ce qui m'importe plus que tout au monde, c'est de vivre le présent et de préparer l'avenir. D'autre part une procédure est en cours au Tribunal à propos de Lady Blood. Tu comprendras que je n'ai pas envie de m'arrêter sur le sujet...
INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

J'ai coutume de penser qu'un tournage, ça commence comme une bande, ça continue comme une colonie de vacances, et ça se termine comme un hopital psychiatrique. Ben là (sur Eject) on est passés tout de suite à l'HP !

Jean-Marc Vincent

INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

4/ Par la suite, vous êtes choisi comme réalisateur pour « Eject », écrit et produit par Julien Richard Thomson. Comment l’avez-vous rencontré ?
J'ai rencontré RJT par l'intermédiaire d'un ami commun. Je venais d'achever un scénario de long métrage assez ambitieux et j'étais vanné. On était fin Mai 2010 et je m'apprétais à passer des vacances bien méritées, quand j'apprends que RJT, que je connaissais de réputation, recherchais un réal pour un de ses futurs longs. On s'est causés, il m'a envoyé le scénario d'Eject, et je l'ai rappelé tout de suite pour lui dire OK ! D'une part on ne refuse pas un boulot (c'est dans ma philosophie... Sauf s'il s'agissait d'un porno ou d'un film trop déviant pour moi) et d'autre part c'est un peu comme me racontait un ami comédien à propos de Mocky : " On ne refuse pas un Mocky. On sait que ça va être le bordel, mais on le fait parce qu'il faut avoir fait ça au moins une fois dans sa vie !" Ben pour RJT c'est la même chose, mais dans un cinéma un peu différent, bien entendu. Et sincèrement j'adore ce mec ! Richard vit dans un monde à part : le sien ! Mais c'est un des types les plus sincères et honnêtes que je connaisse dans ce milieu. Donc j'ai dit oui sans sourciller !

5/ Etait-il difficile d’aborder un film avec un budget assez minime ?
Oui et non, car tu sais où tu mets les pieds, et tu sais que ça va être de la débrouille d'un bout à l'autre. L'avantage, c'est que Richard ne pouvait pas vraiment m'imposer quoi que ce soit, puisqu'il devait me faire confiance. Je crois que c'est ça qui lui a le plus fait peur : que son bébé passe entre d'autres mains. C'est par exemple très vrai à propos de l'humour du film. Ce qui fait rire Richard n'est pas nécessairement ce qui me fait marrer. Donc très vite je lui ai dit qu'on allait improviser beaucoup de dialogues sur le plateau. De même pour les décors, comme on ne pouvait rien construire puisqu'on n'avait pas de ronds, j'ai eu l'idée de découper un grand garage en plusieurs espaces séparés par des bâches. Depuis, je hais les bâches ! Ha ha ! Et enfin, question effets spéciaux, vu qu'on aurait pas de sous pour acheter beaucoup de matière première, comme du latex, j'ai dû penser à réutiliser les prothèses pour plusieurs séquences. Voire de sacrifier des pastèques pour toutes les têtes éclatées du film. En fait, j'ai repensé au film en le prenant comme une bande vintage des années 80 (Bad Taste, Evil Dead, Street Trash etc...) Systême D, efficacité et anticiper le montage (image, musique ET son !).

6/ Moi qui pensais voir un film gore avec des dialogues « médiocres » (comme beaucoup de films gores), j’ai été surpris de découvrir des vannes bien trouvés et des acteurs drôles et impliqués. Comment était l’ambiance sur le tournage et comment avez-vous dirigé les comédiens ?
C'est gentil de dire ça ! Tout le mérite revient à deux facteurs : les acteurs d'une part, qui se sont pliés aux contraintes de production sans discuter, et qui se sont investis avec la même générosité que sur un film normal (c'est à dire où ils auraient été payés !). Tous les matins, on se faisait un "Vannes-storming" où ils me balançaient tout ce qu'ils avaient envie de balancer dans le film, et je retenais celles qui me faisaient marrer ! Ensuite j'ai coutume de penser qu'un tournage, ça commence comme une bande, ça continue comme une colonie de vacances, et ça se termine comme un hopital psychiatrique. Ben là on est passés tout de suite à l'HP ! Faut être dingue pour faire un film comme celui là, mais dans la mesure où la dinguerie ressort à l'écran, c'est gagné ! Je connaissais quelques uns des comédiens (Benoit Gourley, Philippe Chaine ou Dominique Bettenfeld respectivement Joubert le flic, un des ambulanciers du film et le chef scout) mais pas les autres. Or, on s'est tous très bien entendus. Merci à tous les fans qui sont venus jouer un zombie ou un cadavre pour ce film ! Il y a des jours où c'était vraiment dingo ! Par exemple, on n'avait pas de point d'eau chaude sur le plateau de la boîte. Or, tu fais comment pour que ces demoiselles, maquillées des pieds à la tête en zombies et couvertes de sang, retrouvent figure humaine à la fin de la journée ? Ben c'est simple : tu contactes un loueur de douche de chantier et tu deales un prix mini avec lui. Tu aurais vu la tête du mec qui a apporté la cabine de douche quand il a vu les figurantes couvertes de croûtes et de sang faire la queue devant sa cabine ! Ha ha ! Ou encore quand on s'est aperçus qu'il manquait un acteur pour jouer le caméraman de l'équipe TV qui suit toute l'action... Ben RJT me regarde avec insistance et me dit sans rigoler : t'as qu'à le jouer !Moi qui ai horreur de me voir à l'écran, j'allais figurer dans toutes les séquences ou presque ! Et il avait raison, mon cher producteur ! Mais au début j'ai eu du mal. Alors je me suis vengé, et je l'ai placé dans deux séquences très humiliantes mais qui, pour un réalisateur, sont un vrai fantasme ! Je dois ajouter qu'aucun producteur n'a été blessé sur le tournage. Par contre, je ne peux pas en dire autant des pastèques !

On peut dire tout ce qu'on veut d'Eject, mais à condition de ne pas le traiter comme le dernier Horror-Flick made in USA. Merde, on avait moins de 20 000 Euros pour faire un long métrage. C'est même pas le budget PQ d'une production US !

Jean-Marc Vincent

INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

Je vais prendre un joli virage pour aller vers le drame intimiste, un beau sujet assez proche des "Chiens de Paille" de Peckinpah

Jean-Marc Vincent

7/ A travers le scénario, on retrouve vraiment la touche « JRT » avec des jeux de mots, des vannes et des situations cocasses comme il peut y avoir dans « Jurassic Trash ». Avez-vous tout de même pu apporter vos idées pour le scénario et avoir une liberté sur le film ?
Quand il n'y a pas d'argent, il n'y a pas de pression. Ma seule préoccupation était de faire le meilleur film en respectant 1/ ce que j'imaginais comme étant l'envie du public 2/l'esprit très RJT du projet 3/ mes propres envies en tant que réalisateur. Le scénario de base était très court. Une quarantaine de pages. En même temps, j'ai su dès le départ qu'il faudrait l'étoffer avec un certain nombre de rajouts. Et Richard était client de mes suggestions. Donc on peut dire que "oui" j'ai eu une liberté totale sur le film. De même pour la post-production, qui a été longue, car le monteur (qui a monté mes 3 courts, et qui est un ami) n'avait pas que ça à faire, donc on a fractionné le montage en plusieurs périodes. Ensuite, on a eu des galères (un plantage d'AVID avec perte de l'edit list au bout d'une période de plusieurs mois de montage, l'usure nerveuse de plusieurs ingénieurs du son - je ne les blâme pas ! - des soucis pour trouver des remplaçants etc...) qui sur un film zéro budget ne peuvent pas se solutionner en quelques coups de fils. Mais jamais Richard ne m'a lâché sur toute la fabrication du film. Et résultat, qu'il s'agisse de la première projection du film (en état de copie de travail) au Nouveau Latina ou d'une séance spéciale chez Canal Plus réservée au staff du cinéma de la chaîne cryptée, à chaque fois le film a été reçu super bien ! Mais pour revenir à ta question : je ne peux pas te dire si des vannes ou des situations sont à la fois dans Eject et dans un autre film de Richard, car j'avoue n'avoir jamais visionné aucun de ses films ! Il a un coffret pour moi chez lui, mais je ne l'ai pas encore récupéré ! Ha ha !

8/ Qu'est ce qui était le plus drôle sur le tournage ? Voir les acteurs jouer leurs dialogues ou réaliser les effets dégueulasses ?
Tout était drôle ! Dormir dans une caravane en face du décor principal, gérer les deux caméras (la mienne, mais aussi la caméra A, celle du point de vue "non subjectif"), construire les décors, diriger les comédiens (qui se dirigent assez bien touts seuls, il suffit d'être ferme et de les nourrir à heure fixe), les effets spéciaux... Dire à Dominique Bettenfeld : "Bon, ben là on va t'enterrer à moitié dans la forêt, et puis on va te faire un faux buste en carton, te recouvrir de fausses tripes, et tu vas voir, on va vraiment croire que tu as le bide coupé en deux !" sans éclater de rire devant son air dubitatif, c'était super marrant !

9/ Lorsqu’un réalisateur fait des films de genre, les critiques ont tendances à être très durs avec le film et le réalisateur, cela vous-affecte-t-il ?
Ca m'affecte quand c'est "injuste". Quand les critiques sortent les films de leurs contextes par exemple. On peut dire tout ce qu'on veut d'Eject, mais à condition de ne pas le traiter comme le dernier Horror-Flick made in USA. Merde, on avait moins de 20 000 Euros pour faire un long métrage. C'est même pas le budget PQ d'une production US, alors quand certains, qui de surcroit se disent les défenseurs du cinéma de genre, démolissent gratuitement le film, j'ai juste envie de les ignorer, mais uniquement parce que les mépriser me demanderait un effort supplémentaire que je n'ai pas envie de leur accorder. De toutes les façons, comme disait Montesquieu à propos du racisme, la plupart du temps ce sont des gens qui "se trompent de colère". J'ai presque envie de les plaindre, en fait. J'ai connu une époque, à Starfix, chez Mad, ou à l'Ecran, où les journalistes étaient à la fois des individus cultivés et des personnes intelligentes. Aujourd'hui, à part Alain Schlockoff et quelques (très) rares personnes... Mais d'une part j'ai une vie formidable en dehors du cinéma, avec de vraies et belles personnes, et d'autre part il y aura toujours ceux qui "disent" et ceux qui "font". Moi je fais !

10/ « Eject » vient de sortir en DVD. Qu’auriez-vous envie de dire au public pour qu’il achète le film ?
Achetez le ! EJECT est la meilleure parodie de REC produite par Richard J Thomson de tous les temps ! D'ailleurs achetez-en deux : un pour vous, et un pour une personne que vous n'aimez pas ! Dans le pire des cas il vous détestera, et dans le meilleur il vous adorera !

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Imagine un thriller dans Paris ou Londres avec le réalisateur de "J'ai rencontré le Diable" ? Moi je paierais pour voir ça ! Alors pourquoi ne pas le produire ?

Jean-Marc Vincent

11/ Quels sont vos futurs projets ? Souhaitez-vous retourner vers un film à plus gros budget ?
Je vais quitter momentanément le genre "Horreur ou Fantastique". Pas par dépit, mais parce que j'ai envie d'autre chose que de tuer ou mutiler mes semblables à la meuleuse ! Je vais prendre un joli virage pour aller vers le drame intimiste, un beau sujet assez proche des "Chiens de Paille" de Peckinpah. Ensuite j'enchaînerai sur un polar, mais uniquement avec des femmes. Enfin, j'epère pouvoir me lancer dans la fabrication de mon grand oeuvre, "PIERROT LE FOU" (oui, je sais, mais c'est pas un remake de l'autre) une bio du criminel Pierre Loutrel, le chef du Gang des Tractions, qui était l'ennemi public numéro un sous l'Occupation allemande. Tous ces projets sont selon la formule consacrée "en développement" chez des producteurs. Mais comme j'ai envie de prendre mon temps entre chaque film, si tout se passe bien je devrais être occupé jusqu'en 2016... en tenant compte de moments de vacances avec les miens, bien entendu !

12/ Quel regard portez-vous sur le cinéma de genre français et mondial ? Quel pays vous semble le plus inspiré pour ce genre de films ?
En France, je pense que c'est mort. Il y a quelques années on a été quelques uns à y croire mais les producteurs et les distributeurs eux-mêmes se sont tirés une balle dans le pied en ne sachant pas, au final, comment vendre nos films. Certains réals sont partis aux US, d'autres se reconvertissent dans des oeuvres moins axées sur le genre. D'autres enfin ont été obligés de renoncer. Et ça c'est terrible. J'en ai parlé avec certains et ils ont un peu l'impression qu'on les a tout simplement jetés en pâture pour servir d'exemples à ne pas reproduire ! C'est dû je pense à plusieurs facteurs, le premier étant notre éternel complexe face au cinéma américain, qui comme on le dit trop souvent, sait mieux faire ça que nous ! C'est des conneries, mais en attendant, il y a tant de beaux projets qu'on ne verra pas... D'autre part, la télé est très peu friande de cinéma de genre, or c'est elle qui finance le cinéma. Alors quoi d'intéressant de part le monde ? La Corée m'impressionne beaucoup par ses productions comme "J'ai rencontré le Diable", "The Man from Nowhere" ou "The Chaser". Il y a là-bas une énergie rare, et une vraie intelligence de mise en scène. J'aimerais bien produire les réals de ces films là ! "The Raid Redemption" m'a aussi fait l'effet d'une claque que je n'avais pas ressentie depuis "Hardboiled" de John Woo. Je pense que c'est à l'Est que se passent les choses les plus intéressantes. Imagine un thriller dans Paris ou Londres avec le réalisateur de "J'ai rencontré le Diable" ? Moi je paierais pour voir ça ! Alors pourquoi ne pas le produire ? Je me pose sérieusement la question !

13/ Si vous aviez un budget « illimité », quel film feriez-vous ? quel serait le synopsis ?
Je pense que j'adapterai "Voyage au bout de la Nuit" de LF Céline, en deux films de 3 heures au moins. Il faut bien ça pour parler de l'âme humaine !

Merci Jean-Marc !

INTERVIEW : JEAN-MARC VINCENT

Rédigé par Gib

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