INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

Publié le 9 Décembre 2014

INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

En 2007, Jean-Luc Baillet a réalisé "Contretemps", un court métrage exemplaire qui m'avait marqué. J'avais donc pris contact avec lui pour une interview. A l'époque, ce blog n'existait pas encore. Ce fut donc ma première interview et c'est donc un peu grâce à Jean-Luc Baillet que ce blog a été créé et qu'il a pour thématique principale : les rencontres et les entretiens avec ceux qui font l'horreur, le fantastique, au cinéma. Il était donc logique que pour la sortie de son nouveau film "Nuit noire", il revienne sur ce blog pour un deuxième tour afin de nous parler de ce projet, mélange entre le teen-movie et l'univers de Lovecraft.

1/ Il s’est passé environ 6 ans entre ton précédent film « Contretemps » et celui-ci « Nuit noire ». Que s’est il passé entre les deux ?

En fait il ne s’est passé que 3 ans et demi entre la première de « Contretemps » et le début de la production de « Nuit noire » (ce qui est quand même long). Pendant cette période j’ai travaillé sur la promotion de mon premier court « Contretemps », avec à la clé 3 prix dans 3 pays et 48 sélections en festivals/soirées. J’ai eu quelques articles sympas dans la presse francophone (ex Mad Movies, CinemaFantastique.net). J’ai aussi trouvé un distributeur, qui l’a vendu à plusieurs chaines de télé étrangères.

En parallèle, j’ai continué à travailler sur de nombreux projets de courts métrages de genre qui malheureusement n’ont pas trouvé de financement, un grand classique. Celui qui me tient le plus à cœur est un court assez ambitieux, se déroulant en Bretagne dans un phare en haute mer, « Men Fall ». Le film partait pourtant sous de bons auspices. Il avait été sélectionné dans plusieurs concours de scénarios français prestigieux, ensuite un producteur important l’a pris en charge. Mais tout s’est subitement arrêté quand cette personne m’a lâché du jour au lendemain suite au refus de la commission de financement cinéma de Bretagne… J’espère quand même le réaliser un jour dans la mesure où c’est l’un de mes meilleurs scénarios.

Après plusieurs déconvenues pendant cette période avec différents producteurs, qui à mes yeux ne se "battaient" pas réellement pour faire exister mes films, mais juste à faire tourner leur boite et générer leur « petit » salaire, j’ai créé ma structure de productions, arkham productions avec laquelle j’ai produit « Nuit noire ».

2/ Tu reviens donc avec ce film, « Nuit noire », un film d’horreur très porté sur l’ambiance. Comment le décrirais-tu ?

Je le décrirais simplement comme une association improbable entre le Teen movie contemporain et l’univers de H. P. Lovecraft (avec ses créatures de l’espace et ses nécromanciens). L’ambiance qui permet l’immersion dans ces nouvelles étant primordiale, je voulais la faire ressentir aux spectateurs.

Le début peut faire penser à une comédie pour ado basique qui glisse progressivement vers quelque chose de totalement différent par la suite. J’ai toujours aimé les histoires avec des actions qui peuvent paraitre anodines au premier abord mais qui ont de lourdes conséquences par la suite, comme par exemple acheter deux droïdes à des Jawas sur Tatooine ou bien, faire le pari de prendre une photo d’une vieille tombe la nuit ! rires

INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

3/ Le film est un mélange entre teen movie et horreur. Pourquoi avoir voulu faire ce mix ?

Tout simplement car j’aime ce type de film avec son univers codifié s’adressant à un public « plus jeune » basé essentiellement sur l’ambiance et non pas sur la violence. Il est très représenté dans les pays anglo-saxon, mais n’est pas ou très peu présent en France. Il y a bien eu quelques tentatives de longs métrages mais sans grand succès. Du coup je me suis dis que c’était une piste intéressante à explorer et je me suis lancé dans l’aventure en me disant qu’il y avait moyen de transposer cet univers dans le paysage Français de façon originale et personnelle.

4/ Avais-tu des inspirations lorsque tu as écrit le scénario ?

Mes inspirations en dehors du cinéma et de la littérature, sont nombreuses. Par exemple il y a pour commencer les faits divers de paris d’ados qui tournent mal que j’ai pu lire dans la presse et qui mon interpelé pendant l’écriture. Je voulais intégrer cette thématique dans l’histoire, même si je savais que je n’allais pas la traiter de façon classique et terre à terre. Après il y a ma propre expérience de lycéen, avec ses paris débiles pour être accepté dans un groupe et se faire des copains. L’intégration sociale est importante à cet âge pour éviter l’isolement et la marginalisation. Il y a également le passage à l’âge adulte. Même si le scénario reste simple, il n’est pas simpliste. Il aborde de nombreux thèmes que les spectateurs percevront ou non.

5/ Le film porte bien son nom puisque l’élément fondamental est l’obscurité. Cela a dû être compliqué pour tourner dans le noir quasi-total ? Cela a-t-il été un défi technique de devoir rendre le côté complètement « noir » du film tout en gardant le résultat lisible ?

Le titre renvoi à l’histoire plutôt qu’a la photo du film, même si forcément elle est en adéquation avec son sujet. Avant d’être un élément technique, l’obscurité dans ce court, est un élément crucial pour générer de la tension. Il fallait impérativement immerger le personnage dans les ténèbres, pour ressentir son isolement total dans la nuit. Les immenses zones d’ombre renvoient aussi un élément important de l’histoire que je ne peux révéler ici sans spoiler. La partie technique a été très compliquée au tournage. On a sous estimé le temps d’installation de la lumière dans la nuit et le froid de l’hiver (-10°) et qui pouvait prendre plusieurs heures pour les plans larges. Par conséquent, nous avons pris beaucoup de retard sur le plan de travail. Et pour ne rien arranger, on a tourné dans un cimetière sans éclairage de plusieurs hectares, avec des décors très éloignés les uns des autres. Nous avons été obligés de réorganiser drastiquement le tournage en cours de route pour tenir les délais de 5 jours de tournage. Par la suite il y a eu un gros travail en post prod de plusieurs semaines sur l’image et l’étalonnage, pour avoir un noir très dense en étant à la limite de la lisibilité en salle, ce qui est plutôt audacieux et dangereux. J’ai d’ailleurs assisté impuissant à quelques projections catastrophiques, on ne distinguait pratiquement rien à l’image pendant la séquence de nuit. La faute à un mauvais réglage du projecteur ou à une lampe en fin de vie…

INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

6/ Quels ont été les principales difficultés sur ce film ? Le manque de budget ? Le tournage ? La post-production ?

Les trois… Pour faire court, le budget (7500€) n’était pas énorme pour réaliser ce film dans des conditions professionnelles. Pour économiser, nous avons fait la concession des le début de tourner avec un Canon 5D mark II au lieu d’une caméra de cinéma numérique. Mais même en agissant ainsi, nous avions une marge de travail très réduite en cas d’imprévus. Les problèmes de tournage sont arrivés inexorablement, liés principalement au son, inexploitable en totalité dû manifestement au manque d’expérience du « technicien » et de quelques autres problèmes à l’image qui auraient pu être fatales. On résume souvent un film à son auteur/réalisateur, mais c’est avant tout un travail d’équipe. Il faut s’entourer de personnes expérimentées et compétentes pour arriver à ses fins. Le Cinéma est un Art très exigeant. Pour terminer le court métrage dans des conditions professionnelles il a fallu refaire intégralement tous les sons entendus dans ce film, ce qui représente un travail colossal (ex dialogues, bruit de pas, frottement de vêtement, etc.) et retourner quelques plans.

La post prod a vraiment payé les peaux cassées du tournage. Du coup les personnes responsables du montage son et image se sont renvoyé la patate chaude devant le travail à accomplir. Pendant ce temps les mois passent et les avancées n’étaient pas terribles ou ne correspondaient pas à mes attentes en termes de qualité. Du coup j’ai décidé de reprendre la post prod pratiquement de zéro avec une nouvelle équipe plus motivée et plus en adéquation avec ma vision artistique du film. Finalement après de long mois, nous avons réussi l’exploit de terminer ce court métrage ! En dehors de quelques défauts techniques mineurs, le film est conforme à la vision artistique que j’avais en tête depuis le début. Pendant cette période très pénible, j’ai vraiment eu la sensation pendant des mois de taper avec un marteau pour faire rentrer un cube dans un trou rond. J’y suis arrivé à force de persévérance et de patience. J’espère ne pas revivre ce type d’expérience éprouvante dans l’avenir.

7/ Le fait que l’on voit la tombe recherchée clairement, celle d’Ezra Weeden, est-ce pour donner envie au spectateur de creuser la question ? Et se plonger dans la lecture de Lovecraft ?

Le film s’inspire librement de l’œuvre de H. P. Lovecraft et par conséquent, il ne fait pas référence à une histoire particulière de son répertoire. La tombe d’Ezra Weeden est plus un clin d’œil à « L'Affaire Charles Dexter Ward ». Pour la petite histoire je recherchais le nom d’un nécromancien pour le nom de la tombe et c’est celui là qui m’est venu immédiatement à l’esprit lors de l’écriture du scénario.

Après, je suis conscient qu’il n’y aura que les fans qui verront ces éléments présents en filagramme et qui enrichissent l’histoire (je ne pense pas que le néophyte les repairent). Mais dans l’absolu ce n’est pas très important.

En même temps si cela peut inciter quelques spectateurs curieux à se plonger dans les récits de Lovecraft cela me ferait énormément plaisir, dans la mesure où il n’est pas reconnu à la mesure de son talent. Il a quand même créé l’une des plus grandes mythologies de la littérature fantastique du 20ème siècle.

INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

8/ La fin est plutôt ouverte à l’interprétation. Qu’aimes-tu dans ce genre de fin ? Le fait que le spectateur continu à y penser après la fin du générique ?

Il faut savoir que « Nuit noire » était à la base le premier court d’une trilogie, mais le destin en a décidé autrement en cours de tournage… La fin ouverte du film a toujours été une évidence et fait sens pour moi. Elle est également dans une moindre mesure le fruit d’une réaction aux trop nombreux courts métrages à chute que j’ai vu en festivals ou à la télé et qui une fois sur deux étaient prévisibles ou ne reposaient que sur cet élément narratif. Après personnellement je préfère en tant que spectateur les films qui ne répondent pas à toutes les questions, qui interrogent et par conséquence gardent une part de mystère après le générique de fin. Etrangement, une fin ouverte dans les longs métrages dérange moins.

9/ Le film a été projeté dans différents festivals dans le monde. Dans combien exactement ? Quel accueil a-t-il reçu ?

Le film a été sélectionné à ce jour dans 35 festivals dans 17 pays aux quatre coins du monde. Il a fait parti de la sélection officielle de certains des plus grands festivals fantastiques de la planète comme : le « A Night of Horror International Film Festival » en Australie, le « Macabro »au Mexique et bien entendu le « H.P. Lovecraft Film Festival » aux Etats-Unis. Les quelques retours que j’ai eus par mails sont très bons, le sujet du film a une vraie universalité et touche les gens. Cela me fait énormément plaisir !

INTERVIEW : JEAN-LUC BAILLET pour Nuit noire

10/ Quelle est la suite pour le film ? Vas-tu encore continuer à promouvoir celui-ci ou passer à un autre projet ?

Je vais encore promouvoir « Nuit noire » quelques mois dans la mesure où il marche bien. Je possède depuis peu d’une version sous-titré en Espagnol ce qui va me permettre de le diffuser plus largement en Amérique latine et en Espagne. En parallèle bien sur je vais bosser sur d’autres projets de films.

11/ quels sont-ils, ces projets ? Continuer dans les films d’horreur ?

Je ne peux pas trop en parler, mais je travaille actuellement sur un court métrage dramatique. Je n’ai pas l’intention de refaire un film fantastique dans l’immédiat (même si j’ai pas mal d’idées). Il ne faut pas oublier que se sont des projets très difficiles à monter financièrement dans notre pays et j’ai envie de toucher un public plus large à l’avenir.

En France même s’il y a de « timides » avancées, le cinéma de genre est quand même méprisé par les organismes de financements. Il est considéré comme du sous-cinéma ce qui n’est pas le cas à l’étranger où il est respecté et reconnu au même titre qu’une autre catégorie de film.

12/ Question spectateur : Quels sont les films qui t’ont marqué ces derniers temps ?

Les deux derniers longs métrages que j’ai vus en salle et qui m’ont marqué dernièrement sont « Alleluia » de Fabrice Du Welz pour l’univers singulier de cet auteur et pour l’interprétation de ses acteurs possédés par leurs rôles ; et « La fois prochaine je viserai le cœur » de Cédric Anger pour sa mise en scène impeccable et la tension quelle génère pendant toute la durée du film.

Merci Jean-Luc.

Rédigé par Gib

Publié dans #Interview

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